Grosse intervention sur petit cœur

Leon a une cardiopathie grave. Pour qu’il survive, il lui faut une opération. Peu après sa naissance, la malformation doit être corrigée à l’Hôpital des enfants de Zurich. Si l’opération de huit heures se passe bien, le petit garçon pourra grandir avec un cœur sain.

Mis à jour le 19 août 2025
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Source: Jen Haas

Le voilà, le petit Leon*, allongé tout seul sur la table d’opération. Il a six jours et pèse environ quatre kilos, un véritable poids plume. Sa vie a commencé à l’Hôpital des enfants de Zurich et il va devoir y rester encore un certain temps. Car aujourd’hui, c’est le grand jour: une longue opération l’attend. Il s’agit de rétablir de l’ordre dans ce que la nature a mélangé. Clemens Haselmann, chirurgien adjoint, explique: «Leon a une cardiopathie congénitale grave.» Avec un collègue et la «heart team», il va préparer l’intervention. «C’est une de nos opérations préférées», poursuit-il, «parce qu’après, l’enfant a un cœur sain.» Ce sera une belle opération, ajoute-t-il.

Deux gros vaisseaux intervertis
Il fait frais dans la salle d’opération. Le petit garçon est déjà endormi par l’anesthésie et on le recouvre d’une sorte de tissus verts, les champs stériles. Il est 9 heures du matin, un vendredi, et un marathon de près de huit heures l’attend. C’est en tout cas ce que prévoient les chirurgiens, même s’ils ne peuvent pas savoir exactement ce qui les attend. Le cœur d’un nouveau-né a à peu près la taille d’une grosse noix et le poids de cinq morceaux de sucre. Les valves cardiaques, les cavités et les vaisseaux sanguins, tout y est si minuscule qu’on ne peut pas voir tous les détails à l’échocardiographie ou par une autre technique d’imagerie. Ce n’est que lorsque les chirurgiens travaillent à cœur ouvert que la situation réelle apparaît.

Ce que l’on sait dès à présent, c’est que les deux principaux vaisseaux sanguins de Leon sont intervertis: c’est ce qu’on appelle une transposition des gros vaisseaux (TGV). Le cœur ne s’est pas développé comme il aurait dû: au cours des premières semaines de grossesse, le destin a joué un mauvais tour. Au lieu de prendre son origine dans le ventricule gauche, l’aorte naît du ventricule droit et inversement, l’artère pulmonaire est issue du ventricule gauche au lieu du droit. De ce fait, la circulation sanguine est inversée: au lieu de sang riche en oxygène, c’est le sang pauvre en oxygène qui est distribué dans le corps. Jusqu’à la naissance, cela ne pose pas de problème parce que la circulation sanguine du fœtus fonctionne autrement. Mais dès que l’enfant vient au monde et doit respirer lui-même, sa vie est en danger: on peut stabiliser le nouveau-né pour qu’il survive quelques jours, mais il faut l’opérer rapidement, faute de quoi il ne survit en général pas. «Autrefois, quand on ne pouvait pas encore opérer, 90 % des enfants atteints de cette cardiopathie mouraient», explique le chirurgien adjoint.

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Le cardiotechnicien règle la machine cœur-poumons qui supplée provisoirement les fonctions du cœur et des poumons de Leon. (Source: Jen Haas)

Abréger autant que possible l’opération
Les chirurgiens vont donc devoir intervertir les deux vaisseaux sanguins, cela s’appelle un «switch artériel». Pour cela, il faut ouvrir le sternum, puis mettre le cœur à l’arrêt. Les médecins assistant-e-s font les travaux préliminaires: tout d’abord, ils scient le sternum en deux et l’écartent à l’aide de pinces. Une fois que tout est ouvert, on voit dans la cavité créée la petite noix rouge qui bat, 130 fois par minute, quel spectacle fascinant! Entre-temps, le chirurgien cardiaque pédiatrique est dans la salle et enfile sa blouse stérile. C’est le professeur Hitendu Dave qui va diriger l’opération. Il prépare un instrument qui l’aidera plus tard à abréger l’opération: sa propre invention, explique-t-il fièrement.

L’équipe s’efforce que l’opération soit aussi efficace et courte que possible, en particulier parce qu’il faut mettre le cœur à l’arrêt pendant un certain temps. Pour cela, on branche l’enfant à la machine cœur-poumons et on abaisse sa température corporelle à 32 degrés. La machine se charge des fonctions du cœur et des poumons de Leon: elle aspire son sang, l’enrichit en oxygène et le renvoie dans son corps. La machine est adaptée au petit corps des enfants, mais les 4 décilitres de sang que contient l’organisme du bébé ne suffisent pas, il faut compléter par des produits sanguins. La mise à l’arrêt du cœur et la machine cœur-poumons sont une charge pour le nouveau-né, c’est pourquoi on en réduit l’utilisation au strict minimum. Chaque minute gagnée compte.

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Travail de précision: Hitendu Dave, chirurgien cardiaque, doit pouvoir se fier à son équipe bien rodée. (Source: Jen Haas)

Artères coronaires délicates
À présent, le cœur de Leon ne bat plus, un médicament l’a mis à l’arrêt. Hitendu Dave peut se mettre à l’ouvrage. Dans les prochaines heures, il portera des lunettes grossissantes et une caméra sur le front. Ainsi, toute l’équipe pourra suivre sur de grands écrans ce qui se passe dans le petit cœur. L’opération n’est pas simple, explique-t-il, il a besoin d’un maximum de concentration. Il va non seulement couper les deux principaux vaisseaux et les suturer en position inversée, mais aussi devoir modifier la position des artères coronaires. Le fait de détacher les artères coronaires crée un interstice qu’il faudra fermer à l’aide de tissus prélevés dans le péricarde de Leon. Cette étape est particulièrement délicate parce que les artères coronaires ne mesurent qu’environ un millimètre de diamètre. Ensuite, le chirurgien cardiaque devra fermer l’orifice de la cloison qui sépare les deux ventricules, tout cela à la main avec un fil et une aiguille. Pendant ce temps, il n’y a ni pause, ni en-cas, mais Hitendu Dave ne ressent pas l’effort accompli: «La quantité d’adrénaline secrétée en moi est étonnante», dit-il, «pendant une opération, je suis tellement concentré sur l’objectif qu’il est rare que je doive aller aux toilettes. Je n’ai pas non plus besoin de manger.»

Le pire calvaire de sa vie
Après 16 heures, les principales tâches sont achevées. Le cœur de Leon a déjà depuis quelques temps repris l’habitude de battre, la petite noix rouge est à nouveau en action. Mais l’équipe ne pourra savoir si tout fonctionne parfaitement que lorsque le cœur battra à pleine puissance. L’anesthésiste prépare pour cela une échographie par l’œsophage. Hitendu Dave et toute l’équipe fixent les grands écrans et poussent un soupir de soulagement. Un bref entretien suit, tout fonctionne parfaitement et Hitendu Dave quitte les lieux: «Vu les circonstances, je suis satisfait de l’opération», conclut-il avant de partir. La position des artères coronaires de Leon était très inhabituelle, une situation qu’il rencontre rarement. «Avec cette correction, il pourra probablement vivre aussi vieux que n’importe qui.»

On ne suture pas encore le thorax: les tissus ont gonflé en raison de l’opération et le petit cœur n’aurait pas assez de place dans le thorax fermé. C’est un patch qui protège l’organe et les médecins assistant-e-s ferment la plaie à l’aide d’un grand sparadrap. Dans deux jours, dimanche, l’équipe suturera le tout, d’abord le thorax, puis la peau. Leon sera alors à nouveau en pleine possession de son petit cœur. Pour le moment, on le transfère au service de soins intensifs, encore branché à d’innombrables câbles et tuyaux. À seulement six jours, il a déjà vécu le pire calvaire de sa vie. 

*le nom a été modifié

Une opération délicate

Chaque année en Suisse, environ 800 enfants viennent au monde avec une cardiopathie congénitale. Certaines anomalies ne sont découvertes qu’à l’âge adulte, tandis que d’autres sont si graves qu’il faut y remédier juste après la naissance. Le cas de Leon (cf. article) fait partie de ces dernières. La transposition des gros vaisseaux (TGV) signifie que les grosses artères sont interverties, de sorte que le sang ne circule pas comme il devrait. La première correction chirurgicale de cette pathologie a eu lieu en 1957. On inversa alors le flux sanguin à l’intérieur des oreillettes. Le problème de cette solution est que la circulation sanguine est rectifiée, mais que le cœur pompe «à l’envers». De nos jours, on intervertit les grosses artères, c’est-à-dire qu’on rétablit l’état d’un cœur normal. Le chirurgien brésilien Adib Jatene réalisa cette opération pour la première fois en 1975 sur un nouveau-né. La difficulté de cette procédure est qu’il faut transposer non seulement les grosses artères, mais aussi les minuscules artères coronaires. Cette méthode est utilisée encore aujourd’hui et prolonge l’espérance de vie de plusieurs dizaines d’années.