«Tout est cousu à la main avec un fil et une aiguille»
À l’Hôpital des enfants de Zurich, Hitendu Dave a déjà opéré le cœur de plus d’un millier de nouveau-nés, nourrissons et enfants. Le cœur d’un petit enfant est certes très sensible, mais il a aussi une capacité de régénération étonnante après une opération.
Hitendu Dave travaille depuis 2004 à l’Hôpital des enfants de Zurich, jusqu’en 2012 sous la direction de René Prêtre, cardiochirurgien de renom. Depuis septembre 2013, Hitendu Dave y est médecin-adjoint en cardiochirurgie pédiatrique. En 2019, il a été nommé professeur titulaire à l’Université de Zurich.
Que dites-vous aux parents d’un nouveau-né que vous allez devoir opérer?
Pr Hitendu Dave: Nous avons de bonnes solutions pour la plupart des cardiopathies. Nous devons donc donner confiance aux parents que nous en sommes capables. Mais nous nous efforçons aussi de leur parler de manière réaliste.
C’est-à-dire?
En comptant les cardiopathies très sévères, la mortalité est en moyenne de 2 à 3 %. Dans les cas légers, nous sommes confiants que tout ira bien, mais le risque n’est jamais nul. Il faut le dire franchement.
La cardiochirurgie pédiatrique a donc accompli de grands progrès.
Oui, énormes. Grâce à la recherche, les progrès de la cardiochirurgie pédiatrique pour les cardiopathies sévères sont impressionnants. Sans traitement, les enfants atteints d’une transposition des gros vaisseaux, c’est-à-dire que les vaisseaux sanguins sont intervertis, ont un taux de mortalité de 90 % au cours de la première année de vie. Aujourd’hui, grâce à l’opération, 95 % de ces enfants vivent jusqu’à un âge avancé.
Que pensez-vous lorsque vous devez pratiquer ce type d’opération sur un enfant?
Un nouveau-né est naïf et ses tissus le sont aussi. Cela nous oblige à procéder avec la plus grande prudence. Mais si nous faisons tout correctement, nous pouvons compter sur la nature pour assurer un bon résultat. Beaucoup de choses dépendent donc de notre travail: plus il est parfait, plus l’enfant pourra vivre longtemps.
Comment vous préparez-vous à une grosse opération?
La veille de l’opération, j’étudie la documentation, donc l’échocardiographie, l’angiographie et les images d’IRM, et je planifie ma stratégie. Avant de m’endormir, je m’imagine l’opération en images. Je me représente son déroulement positif, mais aussi les incidents qui peuvent se produire. Cette visualisation est importante pour moi.
Pouvez-vous expliquer pourquoi?
Ce qu’il y a de fascinant dans la cardiochirurgie pédiatrique, c’est qu’il faut non seulement avoir beaucoup de connaissances, mais que c’est aussi un art. Je dois pouvoir penser et me représenter tout en trois dimensions. Et pas seulement le cœur dans son état actuel, car il va grandir. Je dois réaliser les structures de telle manière qu’elles puissent grandir au mieux avec l’enfant. Tout cela, je le visualise et je planifie ainsi mes sutures et les matériaux que je vais utiliser.
Ressentez-vous une tension avant l’opération?
Après un millier d’opérations, on n’a plus peur. On sait que le cœur qu’on a mis à l’arrêt se remettra à battre. Mais les exigences vis-à-vis de chaque opération sont élevées, donc je ressens quand-même un certain stress.
Un minuscule cœur d’enfant représente probablement un défi particulier.
Il ne faut pas oublier que tout est cousu main avec un fil et une aiguille. Comme les tissus d’un enfant sont très tendres et que nous faisons des sutures sur les vaisseaux sanguins et sur le muscle cardiaque, nous devons être très précis. Nous obtenons le meilleur résultat lorsque nous n’avons pas besoin de faire des points supplémentaires, car ils peuvent causer des rétrécissements. En même temps, les tissus d’un enfant sont en général très sains et se régénèrent rapidement si nous avons mis en œuvre notre stratégie avec succès. Encore aujourd’hui, je suis moi-même étonné lorsqu’un enfant opéré se remet à déglutir et à crier au bout de juste quelques jours.
Y a-t-il des moments particulièrement critiques lors d’une opération du cœur?
Nous avons trois grands défis à relever: le premier consiste à bien relier l’enfant à la machine cœur-poumon. Pendant que le cœur est à l’arrêt, elle se charge de la circulation du sang et assure l’alimentation de tous les organes en oxygène et nutriments. Deuxièmement, nous devons mettre le cœur à l’arrêt de telle manière qu’il ne soit pas notablement endommagé. Le troisième défi est de traiter correctement les tissus à opérer et de rétablir les structures du cœur à la perfection.
Tout cela semble lourd pour l’enfant.
Le petit organisme sent que quelque chose d’étranger intervient. Cela entraîne des contre-réactions et du stress. Mais le stress se calme assez rapidement et ne cause en général pas d’autres lésions.
Combien de temps dure une opération du cœur?
La cardiopathie la plus fréquente est la communication interventriculaire, c’est-à-dire un orifice dans la paroi qui sépare les deux ventricules. Dans ce cas, l’opération dure entre trois et quatre heures. En cas de cardiopathie complexe, il n’est pas rare que cela nous prenne toute la journée.
Une opération qui dure huit ou dix heures doit être très fatigante.
Je ne sens pas la fatigue. La quantité d’adrénaline secrétée en moi est étonnante. Je suis tellement concentré sur l’objectif qu’il est rare que je doive aller aux toilettes. Je n’ai pas non plus besoin de manger. Au bout de huit heures, le personnel soignant m’apporte un peu d’eau à boire.
Après l’opération, êtes-vous épuisé?
Oui, après l’opération, je m’en ressens, je suis fatigué. Si nous avons obtenu un bon résultat, je dors ensuite très bien.
Quand atteignez-vous, vous et votre équipe, vos limites?
Nous ne sommes pas Dieu. Si, face à une cardiopathie très sévère, nous faisons de notre mieux mais que le résultat n’est tout de même pas aussi bon que nous l’aurions souhaité, nous devons nous en satisfaire. Mais s’il y a des incidents inattendus qui ont un impact sur la qualité de vie de l’enfant, nous sommes déçus.
Y a-t-il des cardiopathies tellement graves qu’il ne vaut pas la peine de les opérer?
Nous pouvons opérer toutes sortes de cardiopathies, mais nous ne pratiquons pas d’interventions inutiles. Si une opération ne promet pas d’améliorer la qualité de vie et si l’enfant n’a pas longtemps à vivre après, nous nous décidons dans l’équipe contre l’opération. Fort heureusement, c’est très rare.
Comment s’est passée votre dernière opération?
Très bien. Nous avons dû réimplanter une artère coronaire qui était embranchée dans l’aorte au mauvais endroit. Chez l’enfant, cette artère fait un millimètre de diamètre. Je l’ai enlevée avec les tissus avoisinants et je l’ai suturée au bon endroit avec le bon angle. Cela a très bien fonctionné.
Donc vous êtes sorti heureux de la salle d’opération?
Là où je suis le plus heureux, c’est quand je vois l’enfant et les parents sourire après une opération réussie.