Mieux protéger les vaisseaux sanguins des enfants opérés

Pour un enfant, une opération du cœur est particulièrement lourde. Aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), le docteur Serge Grazioli, pédiatre, médecin intensiviste et privat-docent, étudie l’impact de la machine cœur-poumon sur les minuscules vaisseaux sanguins des enfants atteints d’une cardiopathie congénitale. Il s’intéresse particulièrement à une couche protectrice dont la fonction n’a été découverte que récemment.

Mis à jour le 14 janvier 2025
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Docteur Grazioli, combien de nouveau-nés sont-ils atteints en Suisse d’une cardiopathie congénitale?
Dr Serge Grazioli:
Nous estimons qu’environ 1 % des nouveau-nés ont une cardiopathie congénitale et que 35 à 40 % d’entre eux ont besoin d’une opération. L’anomalie la plus fréquente est la communication interventriculaire, c’est-à-dire que la paroi qui sépare les ventricules n’est pas étanche.

Mais on ne branche pas tous les enfants à la machine cœur-poumon pour les opérer.
C’est exact. On a besoin de la machine cœur-poumon en cas d’anomalie qui touche l’intérieur du cœur. Il faut alors veiller à ce qu’il n’y ait plus de sang dans le cœur pour que le cardiochirurgien ou la cardiochirurgienne voie ce qu’il ou elle fait. Si l’anomalie touche les vaisseaux qui se trouvent en dehors du cœur, on peut le plus souvent opérer sans machine cœur-poumon.

À quoi sert la machine cœur-poumon?
Pendant l’opération, elle se charge de la mission du cœur et des poumons. Le chirurgien ou la chirurgienne place une canule à l’entrée de l’oreillette droite pour aspirer le sang usagé, ensuite envoyé dans la machine qui le propulse et l’enrichit en oxygène. Une deuxième canule envoie le sang riche en oxygène dans l’aorte. C’est pourquoi on parle aussi de circulation extracorporelle: il s’agit d’un pontage complet de la circulation sanguine, le sang ne passe plus par le cœur et les poumons.

Cette machine peut causer des complications. Pourquoi?
Il faut se rendre compte que le sang qui circule normalement dans nos vaisseaux passe alors par les tuyaux de la machine. Cela peut endommager des cellules sanguines, déclenchant des réactions inflammatoires qui portent atteinte aux vaisseaux sanguins. Chez les jeunes enfants, vient s’ajouter le fait que la machine a besoin de pratiquement tout le volume de sang du corps pour fonctionner et qu’il faut donc des transfusions pour que l’enfant ne manque pas de sang. Ceci peut également causer des complications. Enfin, la pose des canules dans l’oreillette et l’aorte est aussi un défi, car les vaisseaux sanguins des enfants sont beaucoup plus fins que ceux des adultes.

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PD Dr méd. Serge Grazioli: pédiatre, médecin intensiviste et privat-docent aux Hôpitaux universitaires de Genève

Penchons-nous sur les lésions des vaisseaux sanguins auxquelles vous vous intéressez particulièrement. Pourquoi est-il important de les comprendre?
Nous savons depuis quelques années que le fonctionnement des vaisseaux sanguins, et plus particulièrement de la couche interne appelée endothélium, joue un rôle important pour notre organisme. Certains considèrent même l’endothélium comme un organe à part entière. Un traumatisme ou une infection grave, par exemple une septicémie, endommage l’endothélium. Cela a un impact sur le fonctionnement d’autres organes, par exemple le foie, le cœur ou le cerveau. Une opération du cœur, en particulier avec la machine cœur-poumon, représente aussi un traumatisme pour l’organisme. C’est pourquoi nous supposons que les vaisseaux sanguins sont aussi endommagés, ce qui entraîne des complications après l’opération, des œdèmes ou la formation de caillots.

On parle plus particulièrement d’une couche spécifique de l’endothélium appelée glycocalyx. De quoi s’agit-il?
Il s’agit d’un tapis de glucose et de protéines qui protège les cellules endothéliales, en particulier qui empêche que des cellules sanguines entrent en contact avec celles-ci et soient ainsi activées. Il s’agit donc d’une sorte de barrière. Par ailleurs, dans les fins vaisseaux, le glycocalyx contribue à évaluer la pression artérielle et à réguler le diamètre du vaisseau sanguin. C’est seulement ces dernières années qu’on a découvert les fonctions importantes de cette couche.

Donc on suppose qu’une opération du cœur endommage le glycocalyx?
Tout à fait. La combinaison de l’intervention chirurgicale et de la machine cœur-poumon endommage le glycocalyx. L’une de nos hypothèses est que les enfants cyanosés sont particulièrement concernés par ce phénomène. Ce sont les enfants chez lesquels la malformation du cœur cause un mélange entre le sang riche en oxygène et pauvre en oxygène. Même avant l’opération, il semble que ces enfants aient déjà une anomalie de l’endothélium et du glycocalyx, ce qui les met encore plus en danger.

Comment voulez-vous le vérifier?
Nous formons deux groupes, 15 enfants cyanosés et 15 non cyanosés. On peut mesurer la cyanose avant l’opération par la teneur en oxygène du sang. Ensuite, nous mesurons les paramètres nécessaires pendant l’anesthésie, encore avant l’opération proprement dite, puis six heures après l’opération et le matin suivant. En plus, nous avons un groupe de contrôle de dix enfants en bonne santé. Cela nous permet de comparer l’évolution dans les trois groupes.

Comment peut-on mesurer les lésions du glycocalyx?
Le glycocalyx est composé de filaments protéiniques qui se balancent dans le sang. En cas de lésions, des enzymes coupent ces filaments et certaines parties de ceux-ci partent dans le sang. Dans une prise de sang, nous pouvons mesurer ces fragments protéiniques coupés. Nous les trouvons aussi dans les urines. Plus nous en trouvons, plus les dommages sont importants.

Comment pourra-t-on à l’avenir mieux protéger les vaisseaux sanguins des enfants qui ont besoin d’une opération du cœur?
Une fois qu’on connaît le mécanisme qui porte atteinte aux vaisseaux sanguins, on peut réfléchir à des mesures de protection préventives, aussi bien avant qu’après l’opération. Nous nous concentrons sur les réactions inflammatoires et nous donnons déjà des corticostéroïdes à certains enfants pendant l’opération. Ils ont un effet anti-inflammatoire, mais nous recherchons encore la dose idéale. Une autre approche consisterait à des modifications au niveau de la machine cœur-poumon. Il en existe déjà qui filtrent les protéines qui causent les inflammations.